| Fiabilité du souvenir et émergence des fantasmes: comment évaluer plaintes et défenses dans les problématiques sociales de harcèlement |
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| Congresses - 2004 Barcelona | |||
| Written by Norbert Chatillon | |||
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Norbert Chatillon Le harcèlement se distingue de l’agression ponctuelle par le concept de répétition, qui est au centre de l’explication avec l’inconscient. Les problématiques de harcèlement sont aux limites de l’expérience:
Une personne qui ne s’est pas confrontée à la «dialectique du moi et de l’inconscient» est en butte à des difficultés pour:
1 Cette expression, «démêler le vrai du faux», vient en sous-titre de l’ouvrage Malaise dans le travail, Harcèlement moral: démêler le vrai du faux que Marie-France Hirigoyen a consacré en 2001 à tenter de nuancer l’impact médiatique de son précédent ouvrage publié en 1998 également chez Syros sous le titre Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien. Une parole opposée à une autre parole: deux mémoires d’une même expérience.L’organisation psychique interne peut se lire solidairement du point de vue de la Seconde Topique de Freud, et de la confrontation à la psyché collective telle que Jung la présente dans la persona. Le moi freudien de la Seconde Topique, ne cesse d’être harcelé par l’insistance répétée des processus pulsionnels et par les injonctions surmoïques faisant pression sur le sujet. Celui-ci se construit comme il peut, souvent à la «va comme je te pousse», ou plus exactement à la «ça ne va pas comme je suis poussé», se retrouve soit étranglé au point de croire que cette position étriquée et coincée est la seule à laquelle il a droit, soit embrouillé dans un double lien où la souffrance interne de ne pouvoir décider face aux coups de boutoirs répétés de ferveurs intérieures contradictoires prend le pas sur la capacité de se dégager du piège.
L’énergie investie dans la situation de harcèlement est portée à la fois par une origine causale et un but, une finalité. Une situation de harcèlement constitue une forme de passage à l’acte dont le but est d’empêcher l’élaboration du souvenir, la réactivation du traumatisme. Comme tout passage à l’acte il atteint très précisément la position qu’il veut fuir. Il constitue l’émergence du déni de la mémoire. 1 «une nouvelle critique théâtrale devra bien un jour, à côté de la règle des trois unités, instituer une unité nouvelle: l’unité complexe. Les complexes seuls peuvent «centrer» les personnages, eux seuls peuvent «concentrer» les intérêts des spectateurs. On croit souvent s’intéresser à une «situation» qu’on «comprend» intellectuellement sans bien voir qu’on pactise avec un inconscient profond. Et ce n’est pas pour rien qu’au lieu de la notion de sympathie, trop diserte, trop bavarde, trop extériorisée, un psychanalyste comme Sullivan propose la notion d’empathie, plus sourde, plus obscure, plus vraie!» Gaston Bachelard en page 11 de sa Préface au livre de Patrick Mullahy, Chargé de cours à l’Ecole de Psychiatrie de Washington, OEdipe du mythe au complexe, Payot, Paris, 1951. Le harcèlement s’interdit de contourner, par la voie du discours, le réel.1 Le harcèlement, réel du discours interdit, fait manifestement appel à des mots. Les mots ne sont pas nécessairement du discours. Les mots du harcèlement sont des mots déliés de tout discours, ils oeuvrent comme des complexes autonomes et frappent, d’inconscient à inconscient, sans aucune médiatisation, sans élaboration.
L’endroit d’où la psychanalyse se doit d’interpeller le mode sous lequel une société organise le rapport à la loi est la charnière instable par essence de la fiabilité2 du souvenir et de l’émergence des fantasmes. «Tant que je gagne, je joue» ironisait le saltimbanque Coluche dans un sketch où il représentait un homme qui continue de façon répétitive à introduire une pièce de monnaie dans un distributeur de boissons en se représentant qu’il a affaire à une machine à sous! C’est sûrement ce à quoi joue le harceleur. Tant que l’autre entre dans mon jeu, il me reconnaît en tant que je le nie. C’est cela l’abjection. N’être reconnu comme sujet que par l’objet que je nie à la fois comme sujet et comme objet. Le harcèlement substitue à l’in-fiabilité du souvenir la fiabilité de la répétition. Ce qui intéresse le harceleur, ce n’est évidemment pas l’autre comme autre puisque sa conduite en vise la négation, c’est l’assurance que lui procure la pérennité de son désespérant manège. En saturant son propre champ de conscience par le processus qui l’habite, le harceleur repousse à la fois le souvenir et le fantasme: l’opération concrète de harcèlement présente cette double caractéristique de faire obstacle à la mémoire vive du sujet et d’expulser ou déplacer le fantasme3 de l’objet vers le processus par la concrétude répétitive de son intervention, croyant ainsi l’éviter ou le contourner.4 1 Nous prenons appui, en inversant la proposition, sur cette réponse faite par le psychanalyste français Jean Laplanche à Michel Foucault qui lui demandait de caractériser la psychanalyse «La psychanalyse s’interdit de contourner, par la voie du réel, le discours», réponse orale de Jean Laplanche lors de sa soutenance de thèse. 2 Aurai-je la franchise d’avouer qu’en saisissant sur mon clavier le mot «fiabilité» je prononçai à mi-voix le mot «viabilité»? Y aurait-il donc des souvenirs éprouvés dans le secret de l’âme à ce point si mortifères que leur émergence est intuitée par le sujet comme une menace pour sa vie? 1 Croire pouvoir ou vouloir faire délibérément l’économie ou l’impasse du fantasme se paye généralement d’une addition extrêmement majorée. 4La question reste cependant entière du processus psychologique qui s’initie et se répète à son tour chez la victime de harcèlement. Nous n’avancerons pas sur le terrain de la victimologie et sur l’hypothèse de l’appel au harcèlement ou de la complicité, non que cela ne présente pas d’intérêt à être exploré, mais seulement parce que cela ne constitue pas le thème central de notre communication. Le processus de «répétition» est souvent pensé dans un étalement dans le temps, dans une infinie reprise diachronique, en une représentation cyclique, quasi prométhéenne ou sisyphienne de l’action décrite. Il advient aussi que le harcèlement s’insinue dans une situation unique, ponctuelle, et rassemble ou ramasse sur une durée objectivement courte l’intensité d’un processus qui aurait bien pu s’étaler sur une durée plus longue. Il était une fois, dans la queue formée par des élèves pour prendre leur repas au self du collège, un adolescent qui avait conservé sa casquette, vissée sur sa tête, alors qu’il attendait son tour, plateau en main, avec ses camarades. Une jeune enseignante, qui n’était pas son professeur, l’interpella, puis, dans la répétition, l’invectiva, le mettant en demeure de retirer son couvre-chef. L’adolescent resta silencieux, sans réaction ni physique ni verbale. Cette apparente inertie excita vraisemblablement la jeune femme et généra chez elle une insistance répétée pour qu’il retire sa casquette. L’adolescent continua de rester muet, ses camarades aussi, comme pétrifiés. Son insistance redoubla, comme si le port de la casquette et son silence dénué de réaction constituaient pour elle une provocation. Lorsqu’on me conta cette histoire, je fus particulièrement troublé par deux choses: le silence des autres, des témoins, les camarades du jeune homme, les agents de service du collège, les collègues de la jeune enseignante aussi; et l’inadéquation de la remarque en ce lieu où justement le personnel de service porte une coiffe destinée à éviter «les cheveux dans la soupe». Le silence continua. Et soudain, la violence! L’adolescent, en une poignée de secondes, explosa, et massacra la jeune professeur, sans articuler mot, devant des témoins aussi impuissants à intervenir qu’ils l’avaient été à parler quelques instants plus tôt. La jeune enseignante fut hospitalisée, perdit l’enfant dont elle était enceinte, et l’adolescent, bien sûr fut exclu du collège. Il portait en permanence sa casquette pour masquer les traces sur son crâne d’une récente intervention chirurgicale au cerveau et n’avait rien voulu, ni sans doute pu en dire. Ses camarades, les agents, les autres témoins, personne non plus, n’avait su, n’avait voulu, n’avait pu glisser de la parole pour prévenir la violence. L’énigme est là tout entière, et cette histoire rassemble, dans l’intensité dramatique et synchronique d’une poignée de secondes ce qui s’étale et se dilue dans le temps pour les situations de harcèlement. Hemingway1 revendiquait trois instances pour faire une corrida: le combat de l’homme et du taureau sur le coeur de l’arène, le public, et … le soleil! Le harcèlement exige lui aussi trois instances: le combat des inconscients sur le lieu du travail, les témoins … et l’ombre collective!
La psychanalyse nous apprend combien l’actuel réactive la mémoire. Elle nous enseigne aussi combien la mémoire structure et organise l’émergence de l’actuel. Un seul mot ouvre l’espace à la parole et au refoulement, à la scotomisation et à la représentation: harcèlement. Il autorise objectivement le sujet à ranger sous une seule catégorie un ensemble hétérogène2 d’émergences, très souvent indifférenciées: souvenirs, fantasmes, événements «actuels». La force du concept: donner une préséance au processus. Sa faiblesse: laisser dans l’indéterminé les tenants et aboutissants de ce processus. «Toute lumière projette quelque part des ombres», rappelait Bachelard en reprenant Pasteur. Le concept de harcèlement s’inscrit dans le droit fil de cette évaluation:
1 Ernest Hemingway, Mort dans l’après-midi, Gallimard, puis folio n° 251. 2 Un ensemble flou, dirions-nous en langage mathématique. L’appel au vocable harcèlement («mobbing») réorganise les représen tations que le sujet se fait de son vécu à travers les 4 fonctions que présente Jung:
1Le but du mot est parfois de ne pas décrire, voire d’escamoter description et explication. L’abus de la nomination peut conduire à confondre catégorisation des phénomènes et compréhension des processus: l’usage déviant de la typologie caractérologique dans les années 1950, puis de la typologie de Jung pour classifier des conduites sous des modes d’être prétendument originaires témoignent fortement du risque encouru. La même difficulté de classification se retrouve dans la volonté sociale de distinguer harcèlement sexuel et harcèlement moral: La distinction opérée par le législateur, dans une sorte d’historicité, entre le harcèlement moral et le harcèlement sexuel s’autoexplique au plan conscient collectif par le fait que le «harcèlement sexuel» est dans nos textes législatifs et réglementaires un petit peu comme «le plus ancien dans le grade le plus élevé» , et que la distinction opérée quant aux modalités et surtout aux finalités visées . Pour le harcèlement sexuel, « le but est d’obtenir des faveurs de nature sexuelle à son profit ou au profit d’un tiers», alors que pour le harcèlement moral, les agissements «ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel». Un principe essentiel devrait sous-tendre la manière de faire référence à la loi: l’interdiction de se faire justice soi-même. Mais la tendance psychologique de chacun est de s’efforcer de l’oublier à la première occasion. L’absence de procès, en raison de l’irrespect de ce principe, conduit à en négliger deux autres, liés spécifiquement au procès: le respect du contradictoire et l’interdiction d’exciper sa propre turpitude. L’interdiction de se faire justice soi-même ne devrait laisser aucune place au harcèlement1 comme mode de réponse à une humiliation subie, fut-ce sous le mode psychologique du déplacement sur une autre personne. L’interdiction de se faire justice soi-même ne devrait laisser aucune place Fortement différencié du harcèlement professionnel, le harcèlement moral constitue une maltraitance qui vise à empêcher l’émergence du conflit. A la différence d’une agression ponctuelle qui fait symptôme d’une tension ou d’un conflit, le harcèlement a pour finalité – d’où sa parenté avec l’essence même de la névrose – d’interdire, par le moyen de la répétition, cette émergence externe d’un conflit susceptible de témoigner de son propre conflit intérieur. Les deux acteurs du harcèlement sont pris dans la nasse d’un pacte inconscient d’interdiction du tiers. Ils sont englués dans une double paralysie: celui qui harcèle ne parvient pas à se déprendre et se défaire de sa conviction de son bon droit, de sa certitude d’être dans le juste et même de rendre service à la justice; celui qui est harcelé transforme en honte son impuissance à répondre, à réagir, et son impossible à la fois à comprendre et à nommer ce qui lui advient. Le discours de l’autre se substitue pour le sujet à l’émergence de sa propre mémoire au point de la faire adhérer à ce qui lui advient. 1 Le harcèlement doit être totalement différencié de la pression professionnelle même insistante: la première loi de janvier 2002 n’exigeait pas du salarié d’établir les faits permettant de présumer l’existence de harcèlement. C’était à la personne mise en cause d’apporter la preuve soit que ces faits n’existaient pas, soit qu’ils n’étaient pas constitutifs de harcèlement. La loi du 3 Janvier 2003 exige en revanche d’établir ces faits, et «il incombe à la partie défenderesse, au vu de ces éléments, de prouver que ces agissements ne sont pas constitutifs d’un tel harcèlement et que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement.» (Article L. 122 – 52 du Code du Travail français, Journal Officiel du 4 Janvier 2003). Le respect du contradictoire est d’emblée bafoué. Le processus de harcèlement constitue une négation de l’autre: le dévitaliser, le pousser à l’effroi de son noyau psychotique. Le harceleur cherche de façon compulsive à se défendre de l’activation perverse de son propre noyau psychotique. Le harcelé se raccroche à une réalité externe qui le maintient à distance du sien. L’annulation de l’altérité est corollaire de l’annulation intrapsychique de la possibilité de contredire. Elle ferme l’accès à la vérité des faits, ce que Freud avait repéré en renonçant à la Neurotica. Exciper sa propre turpitude est significatif de la façon dont celui qui harcèle annule le sens, en amplifie la perte pour reprocher à l’autre ce vers quoi il l’entraîne.1 La psychanalyse a mis en évidence cette mobilisation de l’énergie à pervertir les faits, à dissimuler la vérité derrière l’écran de l’humiliation et de la honte, à viser chez chaque sujet le contournement, par la voie du réel, de sa vérité intérieure. Revendiquer une compétence spécifique de la psychanalyse dans les deux champs de la prévention et de l’expertise?
1 Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, Paris, Syros, 1998, puis Pocket, 2000. La position psychanalytique doit prendre en considération la dominance du conscient collectif et ce qu’elle induit pour interroger la place de cette représentation véhiculée et non nécessairement intégrée par le sujet. Elle a aussi pour rôle d’interroger cette articulation, du point de vue du sujet, et notamment de se demander:
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