Fiabilité du souvenir et émergence des fantasmes: comment évaluer plaintes et défenses dans les problématiques sociales de harcèlement

Norbert Chatillon
Paris, France
Sociétié Française de Psychologie Analytique

Le harcèlement se distingue de l’agression ponctuelle par le concept de répétition, qui est au centre de l’explication avec l’inconscient. Les problématiques de harcèlement sont aux limites de l’expérience:

  • elles sont souvent le fait d’une parole opposée à une autre parole, et de deux mémoires d’une même expérience.
  • par l’émergence même de ces concepts, une nouvelle parole et mémoire de l’expérience se fait jour: comment réorganise-t-elle la représentation?
  • peut-on, dans le respect du contradictoire, faire une place à la vérité au sens que l’exigence judiciaire donne à ce mot?
  • peut-on et doit-on revendiquer une compétence spécifique de la psychanalyse dans les deux champs de la prévention et de l’expertise?

Une personne qui ne s’est pas confrontée à la «dialectique du moi et de l’inconscient» est en butte à des difficultés pour:

  • «voir venir» suffisamment tôt une situation de harcèlement et être apte à intervenir de façon pertinente pour la stopper à temps et en prévenir la récidive.
  • «démêler le vrai du faux», 1 et ne pas se laisser entraîner dans des représentations organisées à partir de ses propres zones d’ombre.
  • résister à la tentation de ne pas voir, de ne pas vouloir voir, de fuir à grandes enjambées ou syncopes psychiques des situations qui l’interpellent hors de ses pistes reconnues pour l’aspirer dans la mouvance de ses sables intérieurs.

1 Cette expression, «démêler le vrai du faux», vient en sous-titre de l’ouvrage Malaise dans le travail, Harcèlement moral: démêler le vrai du faux que Marie-France Hirigoyen a consacré en 2001 à tenter de nuancer l’impact médiatique de son précédent ouvrage publié en 1998 également chez Syros sous le titre Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien.

Une parole opposée à une autre parole: deux mémoires d’une même expérience.

L’organisation psychique interne peut se lire solidairement du point de vue de la Seconde Topique de Freud, et de la confrontation à la psyché collective telle que Jung la présente dans la persona. Le moi freudien de la Seconde Topique, ne cesse d’être harcelé par l’insistance répétée des processus pulsionnels et par les injonctions surmoïques faisant pression sur le sujet. Celui-ci se construit comme il peut, souvent à la «va comme je te pousse», ou plus exactement à la «ça ne va pas comme je suis poussé», se retrouve soit étranglé au point de croire que cette position étriquée et coincée est la seule à laquelle il a droit, soit embrouillé dans un double lien où la souffrance interne de ne pouvoir décider face aux coups de boutoirs répétés de ferveurs intérieures contradictoires prend le pas sur la capacité de se dégager du piège.

Dans les situations de harcèlement se rencontrent deux harcèlements intérieurs impuissants à déjouer ce qui, sur le théâtre de la contrainte sociale, le lieu de travail, se rejoue du théâtre des contraintes intérieures:

  • Le harceleur projette sur la scène du travail sa tragédie intérieure, au sens le plus classique du théâtre, avec sa règle des trois unités: unité de lieu (l’espace travail), unité de temps (la continuité), unité d’action (la répétition).
  • Le harcelé entre dans l’arène, aspiré de l’intérieur de lui-même dans une infernale spirale dont il ne peut s’extraire. C’est la quatrième unité, celle qui est au coeur de la tragédie, et que Gaston Bachelard1 a nommé unité de complexe.

L’énergie investie dans la situation de harcèlement est portée à la fois par une origine causale et un but, une finalité. Une situation de harcèlement constitue une forme de passage à l’acte dont le but est d’empêcher l’élaboration du souvenir, la réactivation du traumatisme. Comme tout passage à l’acte il atteint très précisément la position qu’il veut fuir. Il constitue l’émergence du déni de la mémoire.

1 «une nouvelle critique théâtrale devra bien un jour, à côté de la règle des trois unités, instituer une unité nouvelle: l’unité complexe. Les complexes seuls peuvent «centrer» les personnages, eux seuls peuvent «concentrer» les intérêts des spectateurs. On croit souvent s’intéresser à une «situation» qu’on «comprend» intellectuellement sans bien voir qu’on pactise avec un inconscient profond. Et ce n’est pas pour rien qu’au lieu de la notion de sympathie, trop diserte, trop bavarde, trop extériorisée, un psychanalyste comme Sullivan propose la notion d’empathie, plus sourde, plus obscure, plus vraie!» Gaston Bachelard en page 11 de sa Préface au livre de Patrick Mullahy, Chargé de cours à l’Ecole de Psychiatrie de Washington, OEdipe du mythe au complexe, Payot, Paris, 1951.

Le harcèlement s’interdit de contourner, par la voie du discours, le réel.1

Le harcèlement, réel du discours interdit, fait manifestement appel à des mots.

Les mots ne sont pas nécessairement du discours. Les mots du harcèlement sont des mots déliés de tout discours, ils oeuvrent comme des complexes autonomes et frappent, d’inconscient à inconscient, sans aucune médiatisation, sans élaboration.

Les mots du harcèlement constituent des émergences dont la répétition constitue à la fois une violence et un appel au secours, émergences d’une mémoire qui ne se reconnaît pas comme mémoire.

L’endroit d’où la psychanalyse se doit d’interpeller le mode sous lequel une société organise le rapport à la loi est la charnière instable par essence de la fiabilité2 du souvenir et de l’émergence des fantasmes.

«Tant que je gagne, je joue» ironisait le saltimbanque Coluche dans un sketch où il représentait un homme qui continue de façon répétitive à introduire une pièce de monnaie dans un distributeur de boissons en se représentant qu’il a affaire à une machine à sous! C’est sûrement ce à quoi joue le harceleur. Tant que l’autre entre dans mon jeu, il me reconnaît en tant que je le nie. C’est cela l’abjection. N’être reconnu comme sujet que par l’objet que je nie à la fois comme sujet et comme objet.

Le harcèlement substitue à l’in-fiabilité du souvenir la fiabilité de la répétition. Ce qui intéresse le harceleur, ce n’est évidemment pas l’autre comme autre puisque sa conduite en vise la négation, c’est l’assurance que lui procure la pérennité de son désespérant manège. En saturant son propre champ de conscience par le processus qui l’habite, le harceleur repousse à la fois le souvenir et le fantasme: l’opération concrète de harcèlement présente cette double caractéristique de faire obstacle à la mémoire vive du sujet et d’expulser ou déplacer le fantasme3 de l’objet vers le processus par la concrétude répétitive de son intervention, croyant ainsi l’éviter ou le contourner.4

1 Nous prenons appui, en inversant la proposition, sur cette réponse faite par le psychanalyste français Jean Laplanche à Michel Foucault qui lui demandait de caractériser la psychanalyse «La psychanalyse s’interdit de contourner, par la voie du réel, le discours», réponse orale de Jean Laplanche lors de sa soutenance de thèse.

2 Aurai-je la franchise d’avouer qu’en saisissant sur mon clavier le mot «fiabilité» je prononçai à mi-voix le mot «viabilité»? Y aurait-il donc des souvenirs éprouvés dans le secret de l’âme à ce point si mortifères que leur émergence est intuitée par le sujet comme une menace pour sa vie?

1 Croire pouvoir ou vouloir faire délibérément l’économie ou l’impasse du fantasme se paye généralement d’une addition extrêmement majorée.

4La question reste cependant entière du processus psychologique qui s’initie et se répète à son tour chez la victime de harcèlement. Nous n’avancerons pas sur le terrain de la victimologie et sur l’hypothèse de l’appel au harcèlement ou de la complicité, non que cela ne présente pas d’intérêt à être exploré, mais seulement parce que cela ne constitue pas le thème central de notre communication.

Le processus de «répétition» est souvent pensé dans un étalement dans le temps, dans une infinie reprise diachronique, en une représentation cyclique, quasi prométhéenne ou sisyphienne de l’action décrite.

Il advient aussi que le harcèlement s’insinue dans une situation unique, ponctuelle, et rassemble ou ramasse sur une durée objectivement courte l’intensité d’un processus qui aurait bien pu s’étaler sur une durée plus longue.

Il était une fois, dans la queue formée par des élèves pour prendre leur repas au self du collège, un adolescent qui avait conservé sa casquette, vissée sur sa tête, alors qu’il attendait son tour, plateau en main, avec ses camarades. Une jeune enseignante, qui n’était pas son professeur, l’interpella, puis, dans la répétition, l’invectiva, le mettant en demeure de retirer son couvre-chef. L’adolescent resta silencieux, sans réaction ni physique ni verbale. Cette apparente inertie excita vraisemblablement la jeune femme et généra chez elle une insistance répétée pour qu’il retire sa casquette. L’adolescent continua de rester muet, ses camarades aussi, comme pétrifiés. Son insistance redoubla, comme si le port de la casquette et son silence dénué de réaction constituaient pour elle une provocation. Lorsqu’on me conta cette histoire, je fus particulièrement troublé par deux choses: le silence des autres, des témoins, les camarades du jeune homme, les agents de service du collège, les collègues de la jeune enseignante aussi; et l’inadéquation de la remarque en ce lieu où justement le personnel de service porte une coiffe destinée à éviter «les cheveux dans la soupe». Le silence continua. Et soudain, la violence! L’adolescent, en une poignée de secondes, explosa, et massacra la jeune professeur, sans articuler mot, devant des témoins aussi impuissants à intervenir qu’ils l’avaient été à parler quelques instants plus tôt. La jeune enseignante fut hospitalisée, perdit l’enfant dont elle était enceinte, et l’adolescent, bien sûr fut exclu du collège. Il portait en permanence sa casquette pour masquer les traces sur son crâne d’une récente intervention chirurgicale au cerveau et n’avait rien voulu, ni sans doute pu en dire. Ses camarades, les agents, les autres témoins, personne non plus, n’avait su, n’avait voulu, n’avait pu glisser de la parole pour prévenir la violence.

L’énigme est là tout entière, et cette histoire rassemble, dans l’intensité dramatique et synchronique d’une poignée de secondes ce qui s’étale et se dilue dans le temps pour les situations de harcèlement. Hemingway1 revendiquait trois instances pour faire une corrida: le combat de l’homme et du taureau sur le coeur de l’arène, le public, et … le soleil! Le harcèlement exige lui aussi trois instances: le combat des inconscients sur le lieu du travail, les témoins … et l’ombre collective!

Par l’émergence même de certains concepts, une nouvelle parole et mémoire de l’expérience se fait jour: comment réorganise-t-elle la représentation?

La psychanalyse nous apprend combien l’actuel réactive la mémoire. Elle nous enseigne aussi combien la mémoire structure et organise l’émergence de l’actuel.

Un seul mot ouvre l’espace à la parole et au refoulement, à la scotomisation et à la représentation: harcèlement. Il autorise objectivement le sujet à ranger sous une seule catégorie un ensemble hétérogène2 d’émergences, très souvent indifférenciées: souvenirs, fantasmes, événements «actuels». La force du concept: donner une préséance au processus. Sa faiblesse: laisser dans l’indéterminé les tenants et aboutissants de ce processus.

«Toute lumière projette quelque part des ombres», rappelait Bachelard en reprenant Pasteur. Le concept de harcèlement s’inscrit dans le droit fil de cette évaluation:

  • lumière qui nomme ce qui est, met un mot générique sur une sensation interne jusque là innommée, innommable avec précision par le sujet, et articule cette sensation à un balbutiement d’évaluation, raccrochant à une amorce de sentiment, de recherche d’estime de soi, la reconnaissance par le sujet de ce qui est bien ou mal pour lui.
  • par l’émergence de la lumière, il crée un espace pour l’émergence de l’ombre. Or le harcèlement est un concept requis par le sujet pour n’accueillir que la face claire, lumineuse et rayonnante ou blessée de lui-même, et il consacre beaucoup de son énergie à refuser ou récuser la face non éclairée de soi qui ne peut pas ne pas émerger «en même temps». Le mot harcèlement est alors mobilisé par le sujet pour désigner ce qui lui arrive, ce qui lui advient (Geschehen) et que de l’intérieur même du processus d’émergence il délie de la part qui est la sienne pour la laisser soigneusement à l’écart, à partir d’une mémoire à la fois active et refoulée qui prend en charge l’organisation de la représentation. Le concept de harcèlement est alors plus utilisé pour se protéger que pour se défendre, pour se justifier de sa situation que pour s’expliquer sur sa position.

1 Ernest Hemingway, Mort dans l’après-midi, Gallimard, puis folio n° 251.

2 Un ensemble flou, dirions-nous en langage mathématique.

L’appel au vocable harcèlement («mobbing») réorganise les représen tations que le sujet se fait de son vécu à travers les 4 fonctions que présente Jung:

  • le mot vient nommer l’existence un processus sans autant le décrire.1 La sensation répétée de harcèlement se projette sur ce concept et permet au sujet de laisser émerger un vécu, de lui assigner un mot, de le parler, sans nécessité de rapporter à lui-même ce qui advient.
  • le mot permet au sujet de se représenter sa capacité de commencer son petit bout de chemin de mise à «suffisamment bonne distance» de ce qui advient, par la seule vertu de l’énonciation. En pointant par ce mot l’existence d’un processus psychique interne, le sujet pose la nomination comme mode de sortie de son mutisme. Dans le même mouvement, en attribuant à un processus externe la totalité de la charge du processus, il s’engage, selon une modalité défensive, à masquer avec ses propres mots l’urgente nécessité de son interrogation interne. Sa fonction pensée est réquisitionnée pour passer, sans recours à la fonction sentiment, de la sensation à l’objectivation externe.
  • ce qui advient permet au sujet de situer, souvent à juste titre, la violence perverse du côté de celui qu’il accuse de harcèlement. La perversité de cette violence autorise le sujet de se dispenser de l’interrogation sur sa part d’ombre dans le processus. Pire: la violence de l’autre lui sert de moyen de ne pas identifier sa propre violence, change la donne en matière d’évaluation, et de positionnement de la fonction sentiment. A la différence d’une approche victimologique, il ne s’agit pas de dire que la victime entre en complicité avec son bourreau, mais au contraire d’énoncer l’hypothèse fortement différenciée que le harcelé entretient inconsciemment la répétition en faisant du seul processus de harcèlement le complice-écran lui permettant de se dispenser de se confronter à sa propre violence. Lui aussi, tant que ça marche, il joue! Il n’est en aucune façon le complice du harceleur, mais du processus intrapsychique, ce qui est radicalement différent.
  • la répétition exerce une fixation cyclique, bloque la fonction intuition et empêche le sujet de situer ce qui lui advient dans son historicité de sujet: il ne peut situer ni d’où cela vient ni où cela va. Le sujet est comme «scotché»: se prendre les pattes dans du papier gluant lui permet d’éviter de recourir à sa mémoire de son histoire. La répétition «bétabloque» la mémoire à la façon dont un moteur continuerait de tourner en position de débrayage: ni accélération possible, ni ralentissement. L’inertie comme figure externe de l’inhibition!

    Faire une place à la vérité au sens que l’exigence judiciaire donne à ce mot?

1Le but du mot est parfois de ne pas décrire, voire d’escamoter description et explication. L’abus de la nomination peut conduire à confondre catégorisation des phénomènes et compréhension des processus: l’usage déviant de la typologie caractérologique dans les années 1950, puis de la typologie de Jung pour classifier des conduites sous des modes d’être prétendument originaires témoignent fortement du risque encouru. La même difficulté de classification se retrouve dans la volonté sociale de distinguer harcèlement sexuel et harcèlement moral: La distinction opérée par le législateur, dans une sorte d’historicité, entre le harcèlement moral et le harcèlement sexuel s’autoexplique au plan conscient collectif par le fait que le «harcèlement sexuel» est dans nos textes législatifs et réglementaires un petit peu comme «le plus ancien dans le grade le plus élevé» , et que la distinction opérée quant aux modalités et surtout aux finalités visées . Pour le harcèlement sexuel, « le but est d’obtenir des faveurs de nature sexuelle à son profit ou au profit d’un tiers», alors que pour le harcèlement moral, les agissements «ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel».

Un principe essentiel devrait sous-tendre la manière de faire référence à la loi: l’interdiction de se faire justice soi-même. Mais la tendance psychologique de chacun est de s’efforcer de l’oublier à la première occasion. L’absence de procès, en raison de l’irrespect de ce principe, conduit à en négliger deux autres, liés spécifiquement au procès: le respect du contradictoire et l’interdiction d’exciper sa propre turpitude.

L’interdiction de se faire justice soi-même ne devrait laisser aucune place au harcèlement1 comme mode de réponse à une humiliation subie, fut-ce sous le mode psychologique du déplacement sur une autre personne. L’interdiction de se faire justice soi-même ne devrait laisser aucune place Fortement différencié du harcèlement professionnel, le harcèlement moral constitue une maltraitance qui vise à empêcher l’émergence du conflit. A la différence d’une agression ponctuelle qui fait symptôme d’une tension ou d’un conflit, le harcèlement a pour finalité – d’où sa parenté avec l’essence même de la névrose – d’interdire, par le moyen de la répétition, cette émergence externe d’un conflit susceptible de témoigner de son propre conflit intérieur. Les deux acteurs du harcèlement sont pris dans la nasse d’un pacte inconscient d’interdiction du tiers. Ils sont englués dans une double paralysie: celui qui harcèle ne parvient pas à se déprendre et se défaire de sa conviction de son bon droit, de sa certitude d’être dans le juste et même de rendre service à la justice; celui qui est harcelé transforme en honte son impuissance à répondre, à réagir, et son impossible à la fois à comprendre et à nommer ce qui lui advient. Le discours de l’autre se substitue pour le sujet à l’émergence de sa propre mémoire au point de la faire adhérer à ce qui lui advient.

1 Le harcèlement doit être totalement différencié de la pression professionnelle même insistante: la première loi de janvier 2002 n’exigeait pas du salarié d’établir les faits permettant de présumer l’existence de harcèlement. C’était à la personne mise en cause d’apporter la preuve soit que ces faits n’existaient pas, soit qu’ils n’étaient pas constitutifs de harcèlement. La loi du 3 Janvier 2003 exige en revanche d’établir ces faits, et «il incombe à la partie défenderesse, au vu de ces éléments, de prouver que ces agissements ne sont pas constitutifs d’un tel harcèlement et que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement.» (Article L. 122 – 52 du Code du Travail français, Journal Officiel du 4 Janvier 2003).

Le respect du contradictoire est d’emblée bafoué. Le processus de harcèlement constitue une négation de l’autre: le dévitaliser, le pousser à l’effroi de son noyau psychotique. Le harceleur cherche de façon compulsive à se défendre de l’activation perverse de son propre noyau psychotique. Le harcelé se raccroche à une réalité externe qui le maintient à distance du sien. L’annulation de l’altérité est corollaire de l’annulation intrapsychique de la possibilité de contredire. Elle ferme l’accès à la vérité des faits, ce que Freud avait repéré en renonçant à la Neurotica.

Exciper sa propre turpitude est significatif de la façon dont celui qui harcèle annule le sens, en amplifie la perte pour reprocher à l’autre ce vers quoi il l’entraîne.1

La psychanalyse a mis en évidence cette mobilisation de l’énergie à pervertir les faits, à dissimuler la vérité derrière l’écran de l’humiliation et de la honte, à viser chez chaque sujet le contournement, par la voie du réel, de sa vérité intérieure.

Revendiquer une compétence spécifique de la psychanalyse dans les deux champs de la prévention et de l’expertise?
  • En quoi la problématique du «harcèlement moral» concerne-t-elle le psychanalyste?
  • nous y sommes, «de fait», interpellés par nos visiteurs qui introduisent dans leur discours ce syntagme récent: harcèlement moral. Le sens prêté par nos visiteurs à cette notion est souvent subjectif, singulier, signifiant à l’intérieur même de la cure.
  • nous sommes au coeur de la problématique de la névrose: la répétition.
  • nous avons à aider l’autre à «démêler» ce qu’il y rejoue et répète de sa propre histoire, et à identifier la pertinence d’une telle référence.
  • nous avons à l’aider à différencier, tant dans la référence au «harcèlement moral» que dans la manière dont il en joue dans le transfert, ce qui se vit de la provocation.
  • Nous devons clarifier nos interrogations, selon que nous sommes:
  • en position d’écoute d’une personne qui se plaint de harcèlement, en fonction de la façon dont la plainte est ou non «entendue».
  • en position d’écoute d’une personne qui se dit «victime» d’une plainte.
  • en position de repérage, à travers le discours, d’une pratique de harcèlement dont la personne n’a absolument aucune conscience (qu’il s’agisse d’une position de victime ou d’une position harcelante).

    Pouvons-nous imaginer une «spécificité jungienne» de l’approche du «harcèlement mora»?:
  • les concepts «jungiens» sont-ils, dans leur mise en oeuvre, en mesure de nous aider à aider notre visiteur à démêler le vrai du faux?
  • sommes-nous concernés, dans l’espace du transfert, par la manifestation de la «vérité» ou devons-nous «rester analystes» et oeuvrer à partir de la «représentation» et de la libre association?

    Quelles articulations la position psychanalytique incite-t-elle à faire entre «harcèlement sexuel» et «harcèlement moral»?

1 Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, Paris, Syros, 1998, puis Pocket, 2000.

La position psychanalytique doit prendre en considération la dominance du conscient collectif et ce qu’elle induit pour interroger la place de cette représentation véhiculée et non nécessairement intégrée par le sujet. Elle a aussi pour rôle d’interroger cette articulation, du point de vue du sujet, et notamment de se demander:

  • dans une conception freudienne de la libido: le harcèlement moral constitue-t-il une forme déplacée, voire sublimée, du harcèlement sexuel?
  • selon la conception jungienne de la libido: ces deux formes de harcèlement correspondent-elles à deux niveaux hétérogènes des processus psychiques à l’oeuvre dans la répétition?
  • pouvons-nous aller jusqu’à imaginer que certaines formes de harcèlement sexuel constitueraient à leur tour un déplacement pervers du harcèlement moral qui ne s’oserait pas comme tel et se dissimulerait derrière les apparences les plus stéréotypées du conscient collectif dominant dans un milieu donné?
  • devons-nous en conséquence ne pas nous laisser piéger, dans notre clinique, par les différences apparentes d’étiquetage des formes variées de harcèlement, et
    1°) travailler à partir de la répétition, c’est-à-dire du processus,
    2°) nous donner pour règle de ne pas catégoriser trop tôt le harcèlement dans l’un ou l’autre champ,
    3°) considérer que l’apparence morale ou sexuelle du harcèlement est un plein qui porte en creux, ou en délié, l’autre forme restée dans l’ombre?